Une odyssée au long court
Roland Garros 1999 dans la carrière d’André Agassi, c’est un pic, c’est un cap, c’en est une parabole. Il a tout connu porte d’Auteuil, à commencer par une fracassante arrivée sur le devant de la scène, onze ans plus tôt. Crinière au vent, vêtu d’un short en jean, il parvient en demi-finales, poussant aux cinq sets Mats Wilander, futur vainqueur. Le public est sous le charme, Tennis Magazine, bien inspiré, titre son numéro de septembre 1988 "Génération Agassi". Suivent les cruelles désillusions de 1990 et de 1991, l’Américain se qualifiant magistralement pour la finale mais craquant sous le poids de la pression face à Andrès Gomez et Jim Courier, alors qu’il est favori. Son compatriote, devenu entre-temps le big boss du circuit, ne fait qu’une bouchée de lui en demi-finales un an plus tard. C’est le début d’une longue traversée du désert pour le Kid de Las Vegas sur la terre battue parisienne. Méformes, blessures, absences l’empêchent de se montrer sous son vrai jour pendant sept longues années.
On ne sait trop qu’attendre du divin chauve à l’ouverture de l’édition 1999 du French Open. Après avoir relancé une seconde fois sa carrière l’année précédente, où il passe de la 122ème à la 6ème place mondiale, Agassi marque à nouveau le pas (tête de série numéro 13 néanmoins). Lucide, Michel Dhrey le qualifie non plus de "favori" mais de "surprise possible". Le pois des ans, les échecs répétés font douter jusqu’à ses fans les plus fidèles. On craint même le pire lorsqu’André se blesse à la Coupe du Monde des Nations de Düsseldorf contre Nicolas Escudé et abandonne le match après seulement un set. Une toute petite semaine avant le début des Internationaux de France, l’Américain fait un aller-retour express aux Etats-Unis pour se faire soigner et reconnaîtra plus tard "avoir envisagé le forfait".
Commence alors la folle chevauchée du pur-sang de Las Vegas, faite de coups d’éclat, de contretemps, de retours (c’est bien là son meilleur coup...) Au premier tour le dangereux Franco Squillari, robuste argentin, vainqueur du tournoi de Munich est maîtrisé en quatre sets accrochés. Au tour suivant, Arnaud Clément pousse le trentenaire au bord du précipice, qui lui inflige en guise de châtiment une roue de bicyclette dans la cinquième manche. Trois sets secs au troisième tour contre Chris Woodruff avec en prime le coup du tournoi, soit un invraisemblable passing de coup droit entre les jambes. Les choses (très) sérieuses commencent en huitièmes de finale contre Carlos Moya, tenant du titre et numéro 4 mondial. Deuxième épreuve pour Agassi, mené un set et break et deuxième cinglante mise au point (au poing !) : 6/1 au quatrième set, l’Espagnol ratant sur la balle de match le fameux passing dos au filet. Le quart de finale, trop facile face à un Marcelo Filippini diminué de surcroît, suscite... les huées du public, bientôt calmé par quelques baisers de la star aux quatre coins du court.
La route semble encore bien longue, Marcelo Rios et Gustavo Kuerten sont autant d’adversaires potentiels pour les deux tours restants. Dominik Hrbaty sort le premier nommé et fait mieux que se défendre. Si la pluie était contre Agassi en finale en 1991, la nuit l’a cette fois sauvé, repoussant la fin du match au samedi matin qu’André, bien plus fringant, ne manquera pas d’achever. La grande finale enfin, contre Medvedev qui a lui sorti le Brésilien volant. Deux premiers sets de cauchemar où Andreï écrase de sa puissance au service et en fond de court son homonyme pétrifié par l’enjeu. Il était pourtant écrit que l’Américain reviendrait, dans ce stade, dans ce tournoi, dans cette finale. Il finit par terrasser le combattant ukrainien dans un happy end digne d’une fiction hollywoodienne. L’heure est aux larmes et aux prières. André l’a fait.
Quand le Kid devint God
"Je pense que chacun à la fin de sa journée doit avoir un sentiment de satisfaction au regard des efforts qu’il a faits, de ce qu’il a réalisé. (...) A ce stade de ma vie, si je fais quelque chose, je veux bien le faire". Tels furent les mots d’André Agassi lors d’une interview d’après-match, réalisée par l’inévitable et ineffable Nelson Montfort. Des propos qui tiennent de la leçon de vie. On est si loin de l’adolescent rebelle et superficiel, utilisé par la marque Canon pour son fameux slogan "Image is everything", tant regretté par l’intéressé depuis. Le champion dispense désormais la bonne parole tel un prêtre ou plutôt, crâne rasé, un moine bouddhiste. 29 ans l’âge de raison chez Agassi, fruit des expériences heureuses et adverses mais aussi d’un travail intérieur, le joueur s’étant livré à une psychothérapie. André allie égoïsme de bon aloi et altruisme, il s’investit pleinement dans sa carrière (et avec quel succès !) sans oublier son prochain. The Andre Agassi Charitable Foundation et the Andre Agassi College Preparatory Academy sont les deux concrétisations majeures de cette envie de donner. Il y a du Yannick Noah dans cette sagesse et dans cette "générosité Agassi". L’homme est bien dans sa peau et cela se voit.
Et Pete Sampras
"Je peux me coucher ce soir en me disant que je n’échangerais mon palmarès avec personne d’autre". Comment ne pas penser à Pete Sampras, l’éternel rival, à l’écoute de cette phrase ? En ce 6 juin 1999, André Agassi tient sa revanche sur celui à qui on l’a si souvent comparé, opposé. En effet au soir de leurs carrières respectives, les chiffres parlent en faveur de Sampras : 14 titres du Grand Chelem contre 8, 286 semaines en tant que numéro un mondial contre 101, six années terminées en pole position contre une seule et cerise sur le gâteau, quatre victoires en autant de rencontres à l’US Open, dont trois finales. Roland Garros restera néanmoins l’éternel talon d’Achille du demi-dieu grec, qui a lui aussi sa chance en 1996 sans pouvoir la saisir. Dépité, désinvolte, Sampras se fait diaphane Porte d’Auteuil et ce jusqu’à la fin. Grand champion, Pete ne tient pourtant pas rigueur à André d’avoir coché, trois ans plus tard, cette case à tout jamais vierge de son palmarès et l’appelle même pour le féliciter. "Je ne l’aurais pas fait pour n’importe qui" confie-t-il, l’estime entre les deux joueurs est immense. Ainsi en est-il de leur destin. A Sampras les livres d’histoire, à Agassi la palme de la complétude.
Désirs d’avenir
Dans l’édition parue au lendemain du sacre du King de Las Vegas à Roland Garros, l’Equipe établit ainsi un portrait comparatif entre Sampras "le boulimique" et Agassi "le gourmet". Opposant la voracité du premier aux dégustations du second, le quotidien conclut par une intéressante interrogation : "Et si André demain n’avait plus faim ?" La question mérite d’être posée, la réponse est sans détour et le retour définitif. 1999 est de loin la meilleure saison de l’Américain (bouclée à la première place mondiale), présent dans tous les grands rendez-vous suivants son succès parisien : finales à Wimbledon et au Masters, victoire à l’US Open. Le gourmet devient gourmand à l’Open d’Australie, insatiable et invincible de 2000 à 2004. Longévité est le qualificatif qui colle à tout jamais au polo du joueur, ses dernières années faisant sa légende.
L’US Open 2005 est son dernier tour de force. A 35 ans, porté par un public en transe, Agassi se hisse en finale, seulement dominé par le maître Federer himself. Une fin "idéale" s’offre alors à lui, mi-Sampras (vainqueur à 32 ans pour son ultime concerto), mi-Connors (demi-finaliste à l’âge canonique de 39 ans). Il commet un péché d’orgueil en repoussant d’un an l’inéluctable. Ainsi lors de l’US Open 2006, le "Old" de Las Vegas trouve la force de sortir Marcos Baghdatis, tête de série numéro 8, en guise de baroud d’honneur mais doit déposer la raquette au troisième tour, le dos meurtri. L’heure des adieux est venue. Emu aux larmes, comme toujours, le flamboyant champion s’adresse à son public en ces termes : "Dans mes moments les plus difficiles, quand j’étais au plus bas, vous m’avez donné la force d’y croire. Grâce à vous j’ai trouvé l’inspiration. Je me souviendrai de vous pendant le reste de mon existence. Le tableau d’affichage indique que j’ai perdu aujourd’hui, mais il n’indique pas ce que j’ai trouvé." André Agassi, un grand joueur, un grand homme, tout court.