Dimanche 10 juin 2007. Gustavo Kuerten, tiré à quatre épingles, remet à Rafael Nadal la coupe des Mousquetaires, de même que le sceptre virtuel de triple vainqueur de Roland Garros, avant de le qualifier de "meilleur joueur de l’ histoire sur terre battue". L’ heure est au bilan de la seconde partie du tournoi.
Rafa VS Roger, le chef d’ oeuvre
imparfait
L’affiche de la finale de l’édition 2007 des
Internationaux de France devait quoi qu’il advînt faire
entrer un joueur dans la légende. Roger Federer pouvait
succéder à André Agassi et à Rod Laver,
détenteurs des quatre tournois du Grand Chelem mais
c’est désormais Rafael Nadal qui compte trois titres
Porte d’ Auteuil, à l’instar de Guga et
même de Borg, qui les avait enchaînés de 1978
à 1980. L’affrontement entre l’Espagnol,
meilleur numéro deux mondial de l’histoire
peut-être et le Suisse, assurément un des plus grands
de tous les temps était pour le moins attendu. On pensait
tenir le match de gala où l’un et l’autre
donneraient ensemble le meilleur d’eux-mêmes.
Tous les indices étaient au vert sur la brique rouge. Avant
la finale, Rafa a remporté tous ses matches sans
égarer le moindre set, avalé des adversaires aussi
coriaces que Hewitt (qui bien que ne l’ayant jamais
dominé sur terre battue, menait quatre victoires à
deux face à l’Espagnol et l’avait en outre
inquiété au tournoi de Hambourg) et Moya, faisant fi
de l’aspect émotionnel et rappelant implacablement
-entre autres- leur différence d’âge à
son aîné majorquin. Quant à Roger, tout juste
a-t-il laissé échapper la deuxième manche dans
son quart de finale face à Robredo avant de passer la
troisième puis la quatrième avec une insolente
aisance.
Difficile, au moment d’aborder la finale des Internationaux
de France, d’oublier celle du Masters Séries
hambourgeois, trois petites semaines auparavant ; match à
propos duquel tout a été dit, écrit,
glosé. Il ne fallait en définitive ni en minimiser ni
en exagérer l’importance. Les conditions de jeu
étaient sensiblement différentes en Allemagne : air
glacial, rebond moins haut, mais c’est un vrai direct au foie
qu’avait porté le numéro un mondial à
son dauphin, lequel avait regagné Manacor en monocycle...
Piqué au vif, Nadal a fait montre lors de ce Roland Garros
de la qualité suprême du champion, l’orgueil. Un
orgueil démesuré, transcendant, le condamnant
à réagir aussitôt et à transformer
l’échec en simple accident de parcours.
Fort de progrès récents, Rafael a ainsi
élevé un niveau de jeu déjà très
haut, servant mieux, frappant plus fort son revers,
désormais lourd et redoutable, faisant quelques incursions
au filet au besoin. Federer a pour sa part été trahi
par sa si précieuse première balle, de même
qu’il a commis quantité de fautes directes, souvent
provoquées, aux dires de Roger lui-même. Le Nijinski
des courts a bien essayé de reproduire les schémas
gagnants, soit l’utilisation des revers croisé et coup
droit décroisé forts et longs, mais il a le plus
souvent été mis au supplice par le lift giclant et
les effets du gaucher.
Il flottait ainsi à l’issue de la finale comme un
désagréable air de déjà vu, à
tel point que le score fut (quasiment) identique, au jeu
près, à celui de la demi-finale de Roland Garros
2005, soit le premier affrontement sur terre battue des deux
monstres. Le duel a une fois encore été tactique,
inégal et en définitive inachevé, surtout aux
yeux du grand public qui reste invariablement sur sa faim.
Notons que ce sentiment mitigé est probablement
partagé par... les deux joueurs. En effet, Nadal et Federer,
respectueux sur le court, voire bons camarades en dehors doivent
dans un sens se maudire. Sans le Suisse, Rafa ferait un très
convenable numéro un mondial (5225 points ATP cette semaine
contre 5110 pour Hewitt après son titre à Wimbledon
en 2002, 4535 pour Roddick fin 2003). Sans l’Espagnol, Roger
serait - qui sait- sur la route d’un second Grand Chelem
consécutif le consacrant définitivement comme le
meilleur joueur de l’histoire...
Djokovic, l’instant fraîcheur
Faute de trophée, Roger Federer a raflé pour la
troisième année consécutive le Prix Orange
récompensant le joueur le plus disponible, aimable,
apprécié des journalistes. Sur ce seul tournoi de
Roland Garros, il aurait pu sans conteste être
attribué à Novak Djokovic. Pitre plaisant(in) dans
les vestiaires, il a multiplié les facéties pour le
plus grand bonheur de ses petits camarades de jeu et des
téléspectateurs. Bon élève une fois
entré en court, coiffé d’une brosse adolescente
de premier de la classe, le jeune homme de vingt ans marie à
merveille puissance de frappe et intelligence de jeu.
Sa prestation la plus aboutie restera sans nul doute son quart de
finale contre Igor Andreev, le coupeur de bois. Taillant sa route
au son du clonc, le Russe faisait figure
d’épouvantail, voire de divine surprise dans le bas du
tableau. A la fois un peu rustre tactiquement, fruste techniquement
et juste physiquement, il a été ramené
à la raison par Nole, qui a su et pu le faire dévier
de son plan de jeu, de son plan de... frappes. En demi-finale,
c’est le Serbe qui s’est à son tour
retrouvé face à une énigme insoluble et par
conséquent délité sous
l’écrasante pression exercée par Nadal.
Le spectacle fut néanmoins au rendez-vous au cours de deux
premiers sets très rythmés. Djokovic a fait honneur
à son statut de nouveau numéro quatre mondial et
s’annonce comme un prétendant aux plus grandes
conquêtes, notamment sur le ciment américain où
après un printemps magnifique il aura son mot à dire
au plus fort de l’été. On remarquera enfin
qu’avec un fair-play que l’on ne lui connaissait pas,
Novak a su trouver les mots qu’il faut pour ses adversaires,
dans la victoire comme dans la défaite. Très bon
niveau, excellente attitude, continuez comme ça Monsieur
Djokovic...
Valeureux et malheureux, les faire-valoir
Reconnaissons que la dramaturgie de la deuxième semaine a
été excessivement convenue, au contraire de ce que
l’on pouvait espérer. Ainsi six des huitièmes
de finale, trois des quarts de finale ainsi que les deux
demi-finales ont été conclus en trois sets. Sans
opposition, point de passion. L’exemple le plus frappant de
ce scénario cousu de fil blanc est peut-être le
parcours de Roger Federer qui a fait face, sur la route de la
finale, à trois de ses victimes
préférées, responsables à leurs
dépens du manque de suspens. Youzhny en huitièmes de
finale, Robredo en quarts, Davydenko en demi, telle fut la rampe de
lancement idéale pour le numéro un mondial quand on
sait que, malgré la difficulté croissante à
chaque tour, il totalise aujourd’hui vingt-sept victoires
contre... zéro défaite face au trio.
Tommy et Nikolay, méritants et même impressionnants au
point ne pas concéder un set avant d’affronter Roger,
ne parviennent pas à se défaire de l’emprise
mentale (et tennistique of course) du maître. Le Catalan a vu
l’Helvète s’envoler selon son bon vouloir dans
la deuxième partie de son match, le Russe n’y a lui
jamais vraiment cru, en dépit d’une foule
d’occasions. Après un départ canon, Davydenko
est brutalement sorti de son état de lévitation et a
cessé de pratiquer un tennis de rêve, Federer se
contentant d’être présent sur les bons coups.
Une revanche du tournoi de Rome face à Volandri en quarts de
finale n’ aurait pas manqué d’
intérêt, tout comme une demi-finale face à
Nalbandian, ancienne bête noire toujours aux aguets ou
davantage encore Cañas. Le choc se profilait au fil des
tours ; nourri des deux défaites de Roger face à
Guillermo il y a quelques mois, il eût, sans préjuger
du résultat, tellement de piquant.
Et maintenant ?
A Wimbledon, dans (trop) peu de temps, on peut craindre que
Federer, aiguillonné à son tour, ne soit
intransigeant envers ses collègues joueurs tel Pete Sampras
naguère. Le grand rendez-vous sur gazon comportera
néanmoins son lot de curiosités mais faisons un saut
temporel et spatial jusqu’ en Amérique. Nous attendent
à New York, dans la chaleur aoûtienne, un
numéro un mondial somme toute serein, un dauphin aux dents
longues, un Djokovic déboulant tel un
météorite, un Hewitt sur la voie du retour, des
Américains revanchards, un Baghdatis en embuscade et
espérons-le bien d’autres encore. The show must go
back... Enfin, on ne saurait clore ce chapitre "terre battue" sans
un petit cocorico. Dans le tableau masculin, les quatre places de
finalistes du tournoi des légendes ont été
trustées par quatre Français ! Les heureux
élus sont Guy Forget, Arnaud Boetsch, Cédric Pioline
et Henri Leconte. Mieux vaut tard que jamais...