C’est l’histoire de deux obscurs, deux sans-grade. Fred alias Frédéric Fontang, ex-joueur de tennis professionnel et Geo, scribouillard sporadique. Leurs destins se sont croisés. Récit.
Frédéric Fontang est
né à Casablanca le 16 mars 1970 mais c’est un
Palois de coeur et d’origine. Il a grandi sous la houlette de
Jean-Louis Rancezot, patron du Tennis Club de la Vallée,
à Gelos près de la Ville Authentique, rival
historique du Tennis Club Béarnais, lequel aura vu
éclore Nicolas Escudé.
Le jeune Frédéric débarque sur le
circuit au début des années 90. Spécialiste de
la terre battue parmi tant d’autres, il connaît
après un an d’apprentissage son apogée en 1991.
L’été, période propice, le voit
récolter les fruits de son travail puisqu’il
enchaîne coup sur coup deux finales, la première au
grand prix de San Marin, la seconde au challenger de Cervia. Mis en
confiance, Fontang remporte peu après le challenger de
Merano contre le bientôt redoutable Carlos Costa avant
d’accomplir son plus beau fait d’armes, la
conquête de son seul tournoi ATP à Palerme alors
qu’il ne figure même pas parmi les cent meilleurs
joueurs du monde.
Cela demeurera son seul titre de gloire, les
années d’après le voyant revenir à la
discrétion qui a toujours été la sienne. Le
Tennis Club de la Vallée axera ainsi sa communication sur
cet "exploit" afin d’attirer les jeunes pousses hexagonales
dans ses stages estivaux. Tous les lecteurs de Tennis Magazine ont
en mémoire le sourire lumineux de Fontang sur la
publicité à son effigie. Natif de Pau et ne vivant
qu’à une quarantaine de kilomètres de la
cité d’Henri IV, mon regard d’adolescent se pose
sur la bouille de Fred début 1994.
Quelques mois plus tard me voilà au sanctuaire
pour deux semaines de secte de la petite balle jaune. Tennis matin
midi et soir. Pauses... ping-pong, squash et tout de même un
peu de foot ou de piscine. Plutôt réservé
à l’époque, je me fonds dans le groupe avec
bonheur. C’est le paradis. Nous sommes une joyeuse bande de
minots de 7 à 17 ans en pension complète, aucun de
nous ne peut envisager un avenir tennistique, les meilleurs
étant milieu de troisième série et nous
goûtons ainsi chaque instant de ce professionnalisme virtuel.
Instants purs et rares.
Un soir alors que nous faisons ripaille, un jeune
homme à la silhouette longiligne entre dans le club-house,
relooké en cantine pour l’occasion. "Hé mais
c’est Fred les gars !" Nous l’interpellons, il nous
sourit, s’approche, bavarde un moment avec nous. C’est
la première fois de ma vie que je vois un joueur
professionnel, l’instant est solennel. Bon
élève, je lâche devant mes potes hilares :
"Frédéric Fontang, vainqueur du tournoi de Palerme en
1991 contre Emilio Sanchez, numéro 16 mondial !".
Paternaliste et bienveillant, il me rétorque dans un sourire
: "c’est bien tu connais ta leçon". Après quoi
nous le matraquons de questions, on ne croise pas tous les jours un
type qui côtoie nos joueurs préférés.
"Dis Fred t’as déjà joué contre Edberg ?
Perdu une fois. Et Becker ? Jamais. Et Bruguera ? Perdu trois fois.
Et Agassi ? Jamais. Et Muster ? Perdu deux fois. Et Sampras ?
Jamais.
Idiots comme des ados, nous raillons les
piètres performances de Fontang au moment du
débriefing intime, peu après l’avoir
contemplé comme une star. L’intéressé
nous clouera le bec quelques jours plus tard, lors d’une
séance d’entraînement. L’entraîneur
est au panier, Fred en fond de court qui laisse partir son bras.
Les coups claquent, le bruit est sec. Le 238ème joueur
mondial met la balle au même endroit cinquante fois
d’affilée, en coup droit comme en revers et à
une vitesse invraisemblable. Ce mec que l’on traitait de
tocard à mots couverts l’avant-veille, qui passerait
pour un crocodile poussif à l’écran,
c’est Dieu en train de jouer au tennis. Bonne leçon
d’humilité et prise de conscience de la
réalité du haut niveau.
Je reverrai Frédéric Fontang à
deux reprises. La première en 1999, aux Petits As de Tarbes,
autoproclamés "championnats du monde minimes", peu avant un
quart-de-finale entre deux clampins prometteurs, Richard Gasquet et
Rafael Nadal. Fred est attablé avec quelques amis du monde
du tennis, dont Jean-Philippe Fleurian, qui me fera l’honneur
de tailler une bavette. Il a l’air en forme, j’en suis
heureux. La deuxième cette année à Roland
Garros. Il est désormais accompagné d’un jeune
chevelu débraillé. Devant mon écran, je me
replonge dans l’époque bénite du stage de
tennis, nous revois, une demi-douzaine en file indienne
derrière la ligne de fond, travaillant notre coup droit
lifté. A côté de nous, un morpion a un court et
un coach pour lui tout seul. Césaire, notre moniteur
d’origine africaine, nous dit : "Vous véwez
celui-là il sewa twès fow, là ! Il
s’appelle Jéwémy Chawdy". Il n’a pas
menti. Je redécouvre le prodige béarnais contre
Nalbandian, les coups partent comme des fusées mais à
la télé cette fois. Chardy explose de joie et partage
sa victoire avec son entraîneur. Fred triomphe, il tient sa
victoire contre un grand joueur. La boucle est
bouclée.

