Ile de La Réunion, début décembre. L’été se fait peu à peu sentir... la saison des pluies aussi. C’est à cette période que depuis quelques années déjà, le Tennis Club des Mascareignes du Tampon et le Bourbon Olympique Tennis Club organisent leur tournoi et proposent aux spectateurs un plateau de qualité.
Une poignée de têtes d’affiche fait ainsi le lointain voyage chaque année pour figurer dans la phase open des deux tournois. Fabrice Santoro, Tommy Robredo, Philip Kohlschreiber, Arnaud Clément et Marc Gicquel, parmi les plus récents, ont honoré les compétitions de leur présence. Les deux derniers cités s’étaient du reste affrontés, à Saint-Denis, en finale du tournoi du BOTC en 2007 (victoire du Breton en deux sets).
Arnaud
Samedi 6 décembre 2008. Journée magnifique au Tampon, dans le sud de l’île et conditions de jeu optimales alors que le temps s’est montré capricieux toute la semaine durant. La vraie catastrophe, évitée de justesse, est cependant la quasi-élimination d’Arnaud Clément, tête de série numéro 1 et passé à un point de se faire sortir dès les quarts-de-finale par Xavier Audouy, seulement classé -30. Comme le souligne à juste titre Le Quotidien, l’une des deux gazettes locales, les organisateurs « ont eu chaud » car en dépit de la prétendue « histoire d’amour » entre Arnaud Clément et La Réunion, quelques indiscrétions font état d’une prime de 20000 euros pour s’assurer la venue de leur vedette. Une fois l’alerte passée, l’Aixois ne fait qu’une bouchée de Thomas Oger (n°34) et sera donc au rendez-vous de la finale.
La Clé fait son arrivée au TCMT pendant la finale dames en toute décontraction, tee-shirt noir, lunettes de starlette, tongs (savates deux doigts, dit-on ici), tout sourire, accompagné de l’autre finaliste et n°31 français, Augustin Gensse, flanqué lui d’une adorable blonde aux yeux bleus (on ne lui en voudra pas, Gus est beau gosse). La rencontre a lieu sur le court Jean-Claude Hoareau (patronyme réunionnais s’il en est) dont les gradins, d’environ 200 places, se remplissent pour assister au bouquet final. Il y flotte un parfum étrange, subtil mélange d’amateurisme et de professionnalisme. Le court paraît bien petit à ce niveau tandis que l’organisation est très cadrée : terre battue impeccable, juges de ligne, ramasseurs, arbitre de chaise avec l’accent du Midi. On remarque du reste la faible présence de rényonés pur souche dans l’assistance, à nuancer cependant car au Tampon, les créoles tirent sur le blanc. Après que la speakerine de fortune eut annoncé le palmarès des deux joueurs et notamment l’accession d’Arnaud Clément à la finale de l’US Open 2001 (sic), le spectacle peut commencer.
Dix ans que je n’avais pas eu deux joueurs pro sous les yeux et je redécouvre avec stupéfaction la vitesse de jeu. Gensse possède une première balle qui franchit le mur du clonc, un vrai perce-tympan, de même qu’un coup droit perforant et un revers percutant. En face, La Clé est tel qu’on l’imagine. Bandana sur la tête, il met en place son jeu de contre, retourne excellemment, sert plutôt bien (long et placé), expire à outrance et pousse des « Eeeh ! » à chaque frappe. Mobile, tactique et lucide, Clément remporte logiquement le premier set (6/3). Le temps d’une pause, le Mabrouk local arrose le court, recueille les applaudissements nourris et réveille les ardeurs d’un public de connaisseurs, si concentré sur le jeu et content d’en être qu’il conserve un silence religieux durant la partie.
Le tournant du match a lieu à 1/1 au deuxième set lorsqu’un invraisemblable amorti rétro donne une balle de break à Gensse. Gus ne laisse pas filer l’occasion et s’envole 6/1, La Clé étant apparemment toujours en rodage sur le plan physique. Ce dernier montre pour le reste un visage sympathique, tantôt plaisantin, tantôt fair-play. A 1/2 au troisième set, il lâche ainsi : « C’est ça qu’il me faut comme coup droit ! » sur une énième accélération de Gensse. Néanmoins au fil du troisième set, où la situation se tend, le tempérament de pro reprend le dessus et l’arbitre en fait les frais. 6/5 au tie-break pour Clément, l’homme en beige annonce jeu, set et match quand les deux joueurs se regardent. Le revers d’Arnaud est jugé faute... par Gus et les deux adversaires se replacent sans attendre une quelconque décision. Quelques instants plus tard à 8/8, agacé par une énième overrule (un service bon annoncé faux), l’Aixois s’emporte : « Arrête de descendre toutes les deux secondes ! » et... perd les deux derniers points du match.
Gensse est le héros du court, Clément celui du jour malgré tout. S’ensuit un double où les deux finalistes, armés de curieuses raquettes en simili aluminium, affrontent les « Touffe Brothers », deux joueurs du club affublés de perruques grotesques, pour le pire et pour le rire. Plus tard, Gus et Arnaud honorent de leur présence la remise des prix, qui va des poussins et autres 4ème série jusqu’ au tableau final. Sa décontraction retrouvée, La Clé ne boude pas son plaisir, s’adonne à l’art du tchek (très prisé des locaux) avec bonheur au moment de féliciter les vainqueurs. Le point final de la journée est symbolique. Le discours convenu d’Augustin Gensse traduit l’incertitude de l’avenir chez un joueur de vingt-cinq ans, classé 320ème mondial et qui demeurera probablement loin des projecteurs. En revanche, derrière les mots opportuns et sincères d’Arnaud Clément, on sent l’homme heureux, le joueur allé au bout de son potentiel et qui, à 31 ans, attend juste de se faire plaisir et pourquoi pas, de réaliser quelques coups avant de tirer sa révérence. Qu’il puisse encore nous surprendre.
Marc
Samedi 13 décembre 2008. La canicule tamponnaise fait place à la bruine dionysienne. Temps maussade, nuages menaçants mais un décor si pittoresque : cirque de Mafate en toile de fond, on distingue les premières fleurs rouges des flamboyants au loin. C’est le ciel que scrutent les organisateurs du tournoi, qui ont dû annuler trois jours de matches en raison du mauvais temps. Il ne nous tombera finalement pas sur la tête car, leurs prières ayant été exaucées, Eole a eu raison de Zeus. Non sans malice, on en conclura même que les conditions de jeu sont idéales... pour les spectateurs, à l’ombre et au frais tandis que les deux finalistes devront en découdre sur une terre battue lourde.
Un brin plus relevé qu’au TCMT, le plateau proposé par le BOTC est lui aussi de qualité. Les deux clubs, « touchés par la crise » selon leurs dires, ont axé leurs efforts sur le tableau hommes, ce qui ne me gêne guère car, que les dames me pardonnent, en tennis les garçons ont ma préférence. Ainsi quelques joueurs de 1ère Série font admirer leur technique dont un certain Nicolas Renavand (n°47), grand échalas inconnu au bataillon, écrasé en quarts-de-finale par Eric Prodon (n°21), mais qui frappe le revers à une main le plus violent que je n’aie jamais vu sur un court ; ou encore Olivier Patience et Nicolas Devilder qui ont pointé leur museau à Roland Garros ces deux dernières années. Le premier (n°17) crée la surprise en venant à bout du second (n°15), en deux sets, en demi-finale et aura le privilège d’affronter sa majesté Marc Gicquel au dernier tour.
Marc Gicquel, tête de série numéro un, n° 7 français et tenant du titre se présente sur le court en grand favori. Il clame haut et fort pendant toute la semaine qu’il n’est « pas venu en touriste » mais « pour gagner le tournoi ». Sérieux, concentré, il démarre la finale pied au plancher. Olivier Patience, 144ème joueur mondial est un ton en-dessous. Plus solide, plus régulier, plus compact comme dirait Lionel Chamoulaud, le 54ème prend les commandes du match et ne les lâchera pas. Clin d’œil involontaire à la finale du TCMT, Gicquel fait le break à 2/2 sur une irréelle amortie effet extérieur. Tout au long du premier set, conclu 6/4, le Breton manœuvre tactiquement son adversaire en lui jouant souvent le revers, récolte les fautes ou s’ouvre le terrain pour attaquer de l’autre côté. Il dispose pour ce faire d’une frappe très sèche, notamment en coup droit, à l’armé court et à la formidable traversée de la balle, qui outre sa très grande vitesse, semble s’enfoncer dans la terre battue lorsqu’elle est frappée à plat. Là où un Augustin Gensse multipliait les exploits sur la ligne, Gicquel garde la balle cinquante bons centimètres dans le court.
Le début du deuxième set est équilibré mais c’est à nouveau la tête de série numéro un qui fait le break à 4/3. Patience lâche ses coups, tente des attaques mais ne parvient pas à conclure les points, se heurtant à une défense intraitable de son vis-à-vis. De façon générale, s’il effectue un match tout à fait correct, le n° 17 français montre moins de promptitude dans l’exécution de ses coups et se laisse aller à la faute côté revers. Le Boulonnais s’incline 6/3 dans la seconde manche, juste à temps si l’on peut dire, car les premières gouttes se font jour. Nicolas Coutelot (n°29), contraint à l’abandon dès le premier tour, guest-star et GO improvisé fait son entrée sur le court pour une remise des prix un rien bâclée.
La suite sera fort heureusement plus réussie et réjouissante. Quatre des joueurs de 1ère série font le spectacle lors d’un double exhibition aussi comique que technique, dont un Nicolas Devilder en état de grâce, tandis que Coutelot fait le show au micro. Après quoi, les mêmes protagonistes assurent un clinic, dans la joie et dans la bonne humeur, pour le plus grand plaisir des enfants. Ceux-ci s’empressent aussi de détrousser le vainqueur du tournoi peu après sa sortie du court. Raquettes, poignets, tee-shirts, tout y passe. Pour le reste, sachez que la fiche ATP de Marc Gicquel est mensongère car il est loin de mesurer 1m87 et ne sourit pas. En revanche, tout en lui respire le vrai. Généreux avec les enfants sans en rajouter, presque aussi intimidé que l’auteur de l’article quand il glisse à ce dernier : « Vous pouvez prendre toutes les photos que vous voulez ». Enfin et surtout, venu à La Réunion pour préparer la saison prochaine et pratiquer du bon tennis, Marc a rempli ô combien son contrat. Bien plus que dans le cas d’Arnaud Clément, âge comme lui de 31 ans, on sent chez le robuste breton, aux faux airs de Bruno Gaccio, des... désirs d’avenir, lui qui n’est arrivé sur le circuit qu’à 25 ans. Souhaitons-lui le meilleur.
P.S. : Big up à Victor Asensio (photo avec Marc Gicquel), sociétaire de l’Hermitage Académie Tennis et grand espoir réunionnais, lequel a brillamment remporté la Head Prestige d’Olivier Patience lors du clinic organisé pour les enfants, plaçant, à l’instar de Rafael Nadal, deux accélérations foudroyantes qui ont laissé sur place Nicolas Devilder himself !

